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Tous ces mots enfumés....

Tous ces mots enfumés....

Akli Ait Abdallah


Beyrouth, le 12 septembre 2013.

Publié par Akli Ait Abdallah sur 26 Septembre 2013, 19:56pm

C'était arrangé avec l'hôtel. Un taxi sera la a 5h45 du matin pour m'amener a l'aéroport.
Chady est a l'heure. Grand sourire. Petit bouc noir. Le mec solide. Empoigne ma grosse valise en un tour de main, la case dans son van tout neuf, m'ouvre la porte arrière, mais je lui dis que je veux monter devant. On peut fumer dans ton van, Chady ? Akiiiiiiiiid ! Bien sur !! Tu peux même fumer du haschisch si tu veux (t'hashash) ! Je sors deux Marlboro, lui en offre une, il la prend. Sors son briquet rouge. Deux copains sont en route vers l'aéroport.
Moi j'aime les gens comme Chady. Rien pour l'énerver. La vie comme elle vient.
Chady me demande ce que je suis venu faire au Liban. Je lui raconte. Journaliste La tension, les frappes américaines. Chady il sait tout ça. Et il me demande si c'est parcequ'il n'y a pas de guerre que je m'en vais. Malaise. Je vais me faire traiter de charognard en mal de cadavres , qui change de cantine.
Je répond que non, que oui, enfin.. Que ce n'est pas comme ça que je vois ça. Le sujet est délicat , et il a déjà fait l'objet de mille et un débats dans la profession et en dehors. Je dis a Chady que jamais je ne souhaiterai qu'il y ait la guerre pour pouvoir travailler. Et la Chady me dit ceci : Nous, c'est avec la guerre qu'on travaille! Et il me dit qu'en 2006 , pendant la guerre du Hezbollah, Chady a gagné 25 000 dollars en un mois.
"J'avais une Nissan Altima. Je l'ai garée a la maison, et j'ai pris la Range d'un cousin. Une Four wheel drive. Du puissant. Et j'ai fait la navette tous les jours entre Beyrouth et le Jnoub (Le sud) ".
Je me souviens de mon arrivée a Beyrouth le 14 Août de cette année la. Comment oublier. C'était mon anniversaire, et aussi le jour de l'entrée en vigueur du cessez le feu. L'aéroport dont les pistes ont été pilonnées par l'aviation israélienne est fermé. Je suis venu en taxi , de Damas, en ce temps la la ville la plus sûre au monde.
Malak Jaafar, une brillante journaliste libanaise, aujourd'hui a BBC Arabic a Londres, est mon fixer. La voiture appartient a son oncle maternel Ali, qu'elle appelle Khalou. Ali , qui a vécu 8 ans au Nigeria, a besoin de travailler. Ali Malak et moi , nous allons passer 10 jours ensemble. La chimie est excellente. Mais les routes qui mènent vers le sud ont été elles aussi bombardées. Les nombreux ponts qui enjambent les cours d'eau sont tous explosés. Il faut descendre dans le lit des oueds, rouler sur des pierres, dans des crevasses. Plusieurs voitures y laissent une partie de leur mécanique. Il faut 5 heures pour faire 60 kms.
Tout le monde veut aller dans le sud, retrouver son village, sa maison, sa famille restée derrière les lignes de feu. Les journalistes aussi veulent aller voir le sud au temps du cessez le feu. 400, 500 dollars pour aller de Beyrouth a Saida. Et c'est la que je reviens a Chady, mon nouveau copain qui m'amène a l'aéroport.
Chady a donc gagné 25 000 dollars en un mois de guerre. "Un jour, je me suis rendu jusqu'à Rmeich." Je dis que je ne connais pas. Chady me dit que c'est le tout tout tout dernier village avant le territoire israélien.
"J'ai été chercher une famille bloquée la bas par les combats. ( La question des évacuations avait été un véritable enjeu dans cette guerre. Des villages entiers sont restés isolés, privés de vivres et de médicaments, les blessés ne sont pas évacués, plus personne ne veut se rendre dans le sud ou des populations entières sont piégées par la guerre)
A Rmeich, Chady réussit a embarquer 13 personnes dans sa Range 4x4. 5000 dollars pour lui. Chady sait qu'il peut tout perdre. La voiture de son cousin, sa vie, mais c'est l'occasion de faire du fric. Un autre jour, Chady récupère deux journalistes américains a Tyr. 1000 dollars pour un trajet d'une heure en temps normal. Mais les temps ne le sont pas. Chady risque sa vie tous les jours, en sauve d'autres et empoche.
"Nous les chauffeurs de taxi, on n'aime pas la situation actuelle. La Harb la Salam. Ni guerre ni paix. Quand c'est la paix, on travaille avec les touristes, les vacanciers. Quand c'est la guerre, on travaille avec les journalistes et ceux qu'il faut évacuer. Mais en ce moment, on a ni les uns, ni les autres. Obama ne sait pas ce qu'il veut (rire). Faut qu'il se branche! "
De Beyrouth a l'aéroport, il faut quelques minutes seulement. Mais a l'entrée, le contrôle de sécurité nous ralentit. Chady me donne sa carte de visite et me dit qu'il sera heureux de travailler avec moi si je reviens. "Et s'il y a la guerre, n'aie pas peur, on ira partout. Avec la guerre de 2006, j'ai pu financer mon mariage. Avec celle qui vient je vais pouvoir faire un troisième enfant! " Chady éclate de rire. Je sais qu'il n'est pas sérieux. Pas complètement.
Il est 6 heures du matin. Je suis a l'aéroport. Chady me souhaite bon voyage. Et repars vers Hamra.
3 heures plus tard , je suis assis dans l'avion qui m'amène a Paris. Et j'écris l'histoire de Chady. Je ne suis pas sur que Chady aime vraiment la guerre. Même si on y fait des affaires en or. Pas sur qu'il la souhaite. Mais si elle vient , si on la lui impose , car la dessus on ne lui demande pas son avis, alors qu'elle vienne. Et a nous d'eux la guerre.
Je vous le disais. Chady c'est du solide. Et c'est un rire a chaque bout de phrase. A la prochaine Chady. Je crois que je ne détesterais pas ça, travailler avec toi , et aller dans le Jnoub dans ton van. J'espère qu'on n'aura pas besoin de la Range de ton cousin. La guerre, on n'en veut pas.

Beyrouth, le 12 septembre 2013.
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